Faut-il arrêter de manger du poisson ?

Et si, à l’occasion du premier avril, nous parlions du poisson ? Ou plutôt, si nous parlions de l’arrêt de la consommation de poisson. Non ce n’est pas une blague, même si j’aimerais bien. Il faut parler de pêche durable, de ce mythe qui nous pousse à croire que manger du poisson n’est pas grave pour l’environnement.

En matière d’alimentation durable, la plupart des messages se concentrent sur l’alimentation bio, le zéro déchet, le locavorisme et le végétarisme. En ce qui concerne les émissions de gaz à effets de serre, les 3 premières solutions n’ont qu’un impact limité (voire peuvent l’empirer dans certains cas) tandis que le végétarisme est essentiellement centré autour de la consommation de chair animale terrestre. C’est absurde, c’est comme s’il existait un tabou autour de l’idée de ne plus manger du poisson, comme si cette industrie était vertueuse en n’avait pas d’impact particulier à prendre en compte. Comme si il fallait se contenter de lutter contre certains abus comme la pêche électrique , le chalutage profond ou les filets dérivants.

La mise en ligne sur Netflix en mars 2021 du documentaire Seaspiracy est l’occasion de revenir sur les chiffres de la consommation de poisson et leur impact inquiétant sur la lutte contre le changement climatique.

Le poisson, une viande de seconde zone ?

Dans l’imaginaire collectif, les végétariens vont manger du poisson en compensation de la chair animale à laquelle ils ont renoncé.Quand vous allez au restaurant (pas en 2021 néanmoins) et que vous vous déclarez végétarien, si on ne vous désigne pas la corbeille de pain et la salade verte, vous avez de grandes chances d’être orienté vers la section poisson.

Pourtant les végétariens ne mangent pas de poisson. la catégorie des pesco-végétariens est en fait une catégorie d’omnivores qui ne mangent que de la chair animale aquatique et non terrestre. Le végétarisme prône une abstinence stricte de toute chair animale, même les crustacés. Les flexitariens sont des omnivores pratiquant une forme de sobriété dans leur réduction plutôt que des végétariens à temps partiels. Renoncer à la consommation de chair animale chez soi pour la pratiquer, par commodité, à l’extérieur du domicile, ne fait pas de vous un végétarien.

Cette confusion vient très certainement des traditions chrétiennes. En effet, pour se rappeler le vendredi, jour de la crucifixion de Jésus Christ, et faire pénitence en s’abstenant de tout aliment gras ou alcoolisé, la viande était alors remplacée par du poisson. Naturellement, cela ne concernait que les populations suffisamment riches pour se permettre de manger de la viande tous les jours, puisqu’il faut attendre les années 50 pour que le carnivorisme devienne une pratique quotidienne dans la plupart des ménages français. Jusque là, la viande restait un plat de fête où se cantonnait à des bas morceaux.

Certes, le poisson est plus maigre dans sa composition diététique, ses apports sont différents de la viande rouge, mais pour autant ce n’est pas une viande de seconde zone. Les poissons sont aussi des êtres vivants, voire sentient, qui participent à un écosystème auquel nous avons du mal à nous identifier, puisque mal connu et difficilement accessible. Pour autant, cela ne signifie pas que nous devons ignorer ce problème.

Le Poisson en France

De par sa nature, ce secteur emploie assez peu. Il y aurait environ 10 000 pêcheurs et 10 000 salariés dans l’aquaculture (essentiellement huitres et moules), ainsi que 40 000 emplois supplémentaires dans la transformation et la distribution. C’est donc un secteur qui emploie 60 000 personnes, loin derrière l’agriculture et l’élevage. C’est aussi un secteur dominé par de grands groupes. La pêche en haute mer s’organise à travers des armateurs possédant plusieurs navires, tandis que les usines de transformation du poisson sont possédés par de grands groupes internationaux. La culture et la pêche artisanale existent néanmoins, et c’est par là qu’on pourrait trouver des pratiques plus durables.

Pour ceux voulant s’aventurer sur le domaine de l’emploi, il apparait clairement que manger du poisson en plus faible quantité aurait des conséquences minimes. En effet, la pêche en haute-mer concentre la grande majorité des prises pour une minorité de pêcheurs. L’essentiel des effectifs est situé dans la pêche artisanale, qui est aussi plus exposée aux variations du marché et du prix du carburant. De plus, l’industrie agroalimentaire halieutique française, qui se concentre d’ailleurs en grande partie à Boulogne sur mer, est approvisionnée par des pêcheries de toute l’Europe, et ne dépend donc pas de la seule demande française pour fonctionner. Même le Brexit n’a pas réussi à changer cette situation, la question du poisson étant l’une des raisons de l’accord trouvé entre les deux parties.

En termes de consommation, les français mangeraient 33 kilos de poisson par an. Un volume faible en comparaison de celui du bétail qui s’établit à 85 kilos chaque année. Le saumon, essentiellement d’élevage désormais, est le poisson préféré des français, suivi du thon, puis du cabillaud. Mais nous en mangeons plus que nous ne sommes capables d’en produire. En effet le WWF, a l’instar du célèbre indice du jour du dépassement, calcule que vers la fin mai, nous avons atteint le stock de poisson que nous pourrions consommer si nous nous en tenions aux stocks français. Nous sommes donc dépendants d’autres pays pour manger du poisson. D’ailleurs la consommation de cabillaud s’effondre à mesure que son prix explose, puisque l’espèce est désormais considérée comme en danger d’extinction, au point qu’il faille interdire sa pêche certaines années pour permettre à sa population de remonter. Un sort qu’avait connu le thon rouge il y a quelques années, et qui est maintenant mieux géré.

Vers la disparition du poisson

La consommation de poissons et de crustacés dépasse de loin celle de la viande. Il n’est pas possible d’avoir de chiffres précis, mais la pêche et l’aquaculture (encore minoritaire) représenteraient de 2000 à 3000 milliards de poissons et crustacés tués chaque année. La FAO estime que cela représentait en 2017 171 millions de tonnes de produits aquatiques, et ce sans compter les prises secondaires rejetées à la mer. Côté chair animale terrestre, la FAO estime leur poids total à 143 millions de tonnes, soit 65 milliards de têtes. Si en masse, les quantités sont comparables, le rapport est d’au moins 1 à 30 par unité, ce qui est assez logique puisque même un poulet de chair pèse plus lourd que plusieurs dizaines de crustacés. Et ces prélèvements auraient doublé en 20 ans grâce à l’explosion de l’aquaculture.

Derrière ces quantités astronomiques, il y a une autre réalité, celle de la surpêche. 60% des populations maritimes seraient pleinement exploitées et 34% seraient surexploitées. C’est à dire que leur population diminue d’année en année puisque leur capacité de renouvellement est inférieure aux prélèvements effectués. C’est pourquoi les scientifiques commencent à parler de la disparition du poisson comme une possibilité que nous connaîtrons de notre vivant. Or, durant des décennies, les pêcheurs ont été subventionnés pour moderniser leurs navires et augmenter leurs capacités de capture. Aujourd’hui, les navires de pêche européens pourraient pêcher deux à trois fois plus que ce qu’ils ramènent réellement au port. Bientôt, nous pourrions ne plus pouvoir manger de poisson.

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Les prises accessoires sont une autre dimension de cette surpêche. Ce sont des poissons ou cétacés pêchés par accident, puisqu’ils n’étaient pas visés par les pêcheurs. Ils étaient là au mauvais endroit au mauvais moment et la taille du filet leur correspondait. Le WWF estime que cela pourrait représenter quasiment un tiers des prises mondiales. L’utilisation de chaluts et de filets dérivants contribue fortement au problème, puisque ces méthodes ne sont pas sélectives, alors que la pêche artisanale permet justement d’être plus précis. Depuis 2013, les pêcheurs européens sont par ailleurs incités à ramener leurs prises accessoires plutôt qu’à les relâcher morts dans l’eau, pour qu’elles soient quand même valorisées. Et nous ne parlerons pas de la pêche illégale, qui représente là aussi d’énormes quantités de poissons mais reste difficile à quantifier précisément.

L’Union Européenne a pris conscience de ce phénomène depuis longtemps et a mis en oeuvre une politique commune de la pêche. Cette politique permet de réguler les prélèvements en instaurant des quotas de pêche selon les pays. Cette politique est loin d’être effice ou pertinente dans l’attribution de ses quotas ou de ses subventions, comme le rappelait Pénélope Bagieu au sujet du subventionnement de la pêche au chalut en eaux profondes, qui n’est rentable que grâce à l’Union Européenne, et contribue à la destruction des fonds marins sans être vraiment utile économiquement.

Autres facteurs de déclin du poisson

Si le documentaire seaspiracy conclut que la principale cause du déclin des populations aquatiques est la pêche, il n’exclut pas d’autres facteurs. Celui auquel nous pensons spontanément pour la plupart est celui de la pollution des mers et cours d’eau.

D’une part cette pollution est représentée par les déchets ménagers. Depuis une dizaine d’année, la critique s’est concentrée sur les emballages et accessoires en plastiques. Sachets et opercules d’une part, mais surtout paille et couverts en plastique d’autre part. L’image de cette tortue avec une paille coincée dans le nez a fait le tour du monde et a contribué à prendre conscience du problème. Depuis lors, nous entendons parler du 6ème continent de déchet coincé dans un vortex au milieu de l’Océan Pacifique et qui s’étend sur des milliers de kilomètres carrés, mais aussi des plages submergées par les déchets ramenés par la marée, des cétacés qui s’échouent sur les plages après avoir été piégés par des déchets plastiques, etc. Pourtant, ce ne sont pas ces plastiques là le gros du problème.

Le premier gros souci vient de leur décomposition en micro-particules de plastique, bien plus efficaces pour remplir l’estomac des poisson et les empêcher de s’alimenter correctement, mais aussi susceptibles de passer dans le corps humain après avoir mangé ces poissons, ce qui pourrait causer des problèmes de santé. Surtout, le problème vient des filets et accessoires de pêche qui pourraient représenter quasiment 50% de la quantité de plastique présente dans les océans. Les filets dérivants et autres morceaux déchirés vont piéger les animaux marins, tandis que les divers accessoires de pêche abandonnés vont pouvoir être soit avalés soit se décomposer et là encore empoisonner les poissons. Et pour lutter contre les filets de pêche, il ‘y a qu’une seule solution : ne plus manger de poisson sauvage.

D’autre part, il y a la question de la pollution chimique., qui peut prendre de nombreuses formes. Nous pensons naturellement aux rejets industriels et fuites de pétrole voire aux effluents des stations d’épuration. Cela peut venir de la pollution de l’air, les particules en suspension se déposant à la surface de l’eau, avant de couler petit à petit. Les épaves, cargaisons perdues, munition de guerre perdues ou utilisées L’unesco estime que cette pollution, en formant des zones mortes, recouvrirait 245 000 km² de mer.

En ce qui concerne les cours d’eau, la disparition du poisson n’est pas tant causée par la pêche ou la pollution.que par l’aménagement de ces cours d’eau pour s’adapter aux activités humaines. Certes les articles sur un rejet accidentel (ou non) de produits chimique, béton, peinture ou autre déchet dans un cours d’eau, qui a ensuite provoqué la mort de milliers de poisson fait scandale. Mais l’attention attirée sur ces événements extraordinaires dissimule la disparition silencieuses de quantités bien plus considérables de poissons. Canaliser une rivière en supprimant ses méandres, en harmonisant sa vitesse de débit iou en curant son fonds pour permettre le passage de navires plus lourds, a un impact direct sur les espèces aquatiques puisque cela revient à détruire de nombreux habitats naturels, à imposer une normalité pratique pour la navigation mais qui affaiblit les poissons. De plus, les ouvrages comme les écluses et les moulins (et autres) empêchent les poissons de remonter les cours d’eau pour se rendre sur leur lieu de reproduction.

C’est pour lutter contre ce phénomène que la plupart des collectivités essayent de restaurer la continuité écologique depuis plusieurs dizaines d’années, soit en démontant ces ouvrages, soit en construisant de coûteuses passes à poisson pour les contourner. A titre d’exemple, un programme de ce genre a été lancé sur le Rhin en 1994 pour permettre aux poissons de remonter ce fleuve jusqu’à sa source, et les aménagements ne sont toujours pas achevés en 2021.

L’illusion de l’aquaculture

Mais si les populations de poisson sauvage disparaissent si vite, il pourrait être tentant de considérer que la solution se trouvera dans l’élevage de poisson pour compenser. C’est une illusion, l’aquaculture ne peut pas et ne doit pas compenser le déclin de la pêche.

Une part importante de l’alimentation des poissons provient d’autres poissons, transformés en farine et en huile pour apporter des protéines et de la matière grasse. En effet, les poissons les plus prisés dans l’alimentation humaine, le saumon par exemple, sont carnivores. Ces poissons sont généralement des déchets de pêche, c’est à dire des espèces pour lesquelles il n’y a pas de demande en consommation humaine (trop petits, trop d’arêtes, mauvais goût) comme le lançon, le tacaud, le sprat, etc. Cette justification d’économie circulaire n’est néanmoins pas satisfaisante, puisqu’elle cautionne des pêches accessoires qui pourraient être évitées. De plus, des ports de pêche se sont par la suite spécialisés dans la pêche minotière, c’est à dire la pêche de poissons destinés à la nourriture animale. Cet usage a tendance à diminuer suite à la mise en place de réglementations et la recherches d’alternatives, mais reste encore importante, puisque les alternatives végétales ne suffisent pas dans la plupart des cas à apporter tout les nutriments dont les poissons d’élevage ont besoin. Notons que la farine de poisson ne sert qu’à moitié à l’aquaculture, l’autre moitié étant destiné à l’élevage de bétail…

Tout comme la trop grande concentration d’animaux terrestres dans des enclos créé des risques sanitaires d’épizooties nécessitant l’usage massif d’antibiotiques, le surpeuplement des centres d’aquaculture aboutit exactement au même résultat. Le CIWF révélait en mars 2021 qu’un quart des saumons d’élevage écossais mourraient du fait même des conditions dans lesquelles ils sont élevés. Cela contribue tant au développement du phénomène d’antibiorésistance qu’à la transmission de maladies animales vers l’Homme, ce qui peut avoir de graves conséquences comme nous le savons tous depuis mars 2020. Chaque tonne de poisson contribuerait donc à émettre d’énormes quantités d’azote, de phosphore et de carbone dans les eaux marines.

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Cela est d’autant plus grave que l’eau utilisée pour élever les poissons n’est pas forcément retraitée avant d’être rejetée. En arrivant dans les cours d’eau et mer avec les excréments et résidus de produits chimiques, elle contribue à l’eutrophisation qui conduit au développement des algues à proximité des côtes. C’est peu le cas en France où l’essentiel de l’aquaculture concerne la conchyliculture ou l’ostréiculture, qui ne nécessitent pas d’apport de nutriments et peu de produits phytosanitaires, de sorte qu’ils ont plutôt tendance à réduire l’eutrophisation. Cette eau polluée conduit aussi à la fermeture des plages à la baignade, puisque dangereuse pour la santé humaine, ce qui occasionne des pertes pour l’industrie du tourisme.

La pêche durable est-elle possible ?

Il existe des labels permettant de penser que la pêche pourrait limiter son impact sur l’environnement. Le plus connu est le Marine Stewardship Counsil – qui s’est depuis décliné également en version aquaculture ASC – créé en 1997 par le WWF – dont la certification repose sur le contrôle de pêcheries dont les stocks sont considérés comme étant en bonne santé. Mais le WWF s’est retiré depuis plusieurs années de cette organisation après avoir admis qu’il n’était plus à même de garantir une pêche respectueuse de l’environnement. Les standards sont revus à la baisse tandis que le nombre de produits labellisés explose, alors que dans le même temps les populations s’effondrent. Ça ne pouvait guère être crédible. Il faut dire que contrairement à un organisme certificateur qui fait payer son contrôle comme une prestation, le business model du MSC est de recevoir 0.5% du chiffres d’affaires des produits labellisés vendus. Forcément, ça incite à la clémence.

Car contrairement à un label comme AB pour la production alimentaire terrestre, il est plus compliqué de vérifier son bon respect en matière de pèche. Il n’est pas possible de vérifier la qualité de l’eau des océans ou la méthode de pêche ni d’être sur qu’il n’y a pas eu de prise accessoire, de tortue ou de cétacés capturés en même temps. De plus rien n’oblige pour l’instant à analyser les prises – pour éviter les poissons ayant ingéré trop de mercure par exemple- ni de connaître avec certitude le lieu ou la période de capture. La plupart de ces informations peuvent d’autant plus facilement être falsifiées qu’une campagne de pêche en haute mer dure de plusieurs semaines à plusieurs mois. Il n’y a guère que la pêche artisanale qui puisse être facilement surveillée, mais c’est justement celle qui pose le moins de soucis.

En fait, on ne peut jamais être sûr de rien en matière de label halieutique. C’est un point que souligne très bien Seaspiracy, dans lequel l’organisme certificateur MSC refuse carrément de lui répondre, tandis que Dolphin Safe admet que leur labels sont attribués sur du déclaratif et qu’ils savent que leurs observateurs peuvent être soudoyés. En 2017, le ministère français de l’agriculture et de la pêche lançait le label Pêche Durable, mais celui-ci n’est pas pris au sérieux par les associations Françaises comme Bloom ou FNE.

Et comme la France mange plus de poisson qu’elle n’en produit, si cette consommation était astreinte à un critère de durabilité, il serait en réalité difficile de manger du poisson dans les quantités actuelles. Le thon du Pacifique n’est que rarement durable, tandis que le cabillaud est menacé de disparition en Europe. Côté élevage, comme nous l’avons vu, le saumon est élevé dans des conditions sanitaires aussi cruelles que les poulets en batterie et nourri à la farine de poisson. Pourtant, dans ses études sur la population, l’Ifremer considère que quasiment la moitié d’entre elles (43%) sont pêchées de manière durable, c’est à dire que la biomasse de reproducteurs ne diminue pas. En 2000, seules 15% des populations étaient durables.

La pêche artisanale me semble néanmoins moins pire que la pêche industrielle. En effet, c’est une pêche où généralement les pêcheurs sortent pour moins d’une journée, tout au plus quelques jours. De par la taille de leur navire, ils utilisent des méthodes plus respectueuses des fonds marins et sélectionnent avec plus de finesse les espèces pêchées. Peu mécanisés, ils demandent beaucoup de main d’oeuvre (jusqu’à 90% d’après la FAO) et constituent donc le plus gros des effectifs de pêcheurs, mais la minorité de la production. C’est donc un secteur qui a du mal à survivre face à une industrie très intense en capital, qui génère beaucoup de revenus et peut donc imposer ses prix et ses normes. Se baser uniquement sur la pêche artisanale ne règlerait peut être pas intégralement le problème, mais pourrait en tout cas considérablement l’amoindrir. En France, la pêche artisanale désigne essentiellement les navires de moins de douze mètres (les deux tiers des navires enregistrés), qui représente la moitié de l’emploi mais seulement 14% des prises. Ainsi, si vous êtes sûrs que votre poisson vient d’un pêcheur artisan, il peut être acceptable de manger du poisson.

Impact de la pêche sur le changement climatique

Une étude récente publiée dans Nature estimait que le secteur de la pêche générait au moins 1 milliards de tonnes de CO2 tous les ans, notamment à cause de la pratique du chalutage en hauts profondes. En effet, en utilisant cette méthode, les filets raclent les fonds marins, y détruisant toute vie, y compris végétale et en capturant des espèces accessoires. Cette méthode revient à chasser au Bulldozer dans une forêt pour attraper un sanglier. Ca va fonctionner, mais ce n’est pas très efficient, même si c’est légal et même subventionné par l’Union Européenne. Et tout comme raser des forêts conduit à relâcher dans l’atmosphère les stocks de co2 que le sol sylvestre contenait, raser les fonds marins conduit au même résultat. Par malheur, les sols marins étrant bien plus efficaces et nombreux que les sols sylvestres, ils contenaient plus de co2. Manger du poisson issu de pratiques de pêche intensive a donc un effet catastrophique sur les émissions de gaz à effet de serre.

En outre certaines études soulignent le rôle des baleines dans le stockage du CO2. Ces dernières consomment en effet d’énormes quantités de krill, une espèce de plancton, qui stocke du Co2 et émet de l’oxygène, comme tout végétal, mais de manière bien plus efficace. En consommant le krill, les baleines stockent le co2 dans leur masse graisseuse, tandis que leurs excréments apportent au plancton les éléments nutritifs nécessaires pour croître et donc stocker encore plus de dioxyde de carbone. Et cet effet fertilisateur est aussi effectif avec les poissons en général, de sorte que manger du poisson revient à diminuer les capacités de stockage du Co2 des océans.

D’ailleurs, un tour sur la base de données agribalyse permet vite de se rendre compte que le poisson n’est pas un aliment décarboné. En prenant quelques uns des scores affichés, nous obtenons en moyenne 12 kg de Co2 par kilo de Bar, 11 kilos pour le cabillaud, 5.7 pour la carpe d’élevage, 11 pour le Hoki (utilisé pour le poisson pané essentiellement), 6.8 pour la sole, 2 pour la sardine, 4.5 pour le thon et 5 kilos de Co2 pour le saumon d’élevage. Transformés et préparés, c’est pire, puisque le kilo de miettes de thon à la tomate voit son impact carbone plus que doubler à 9.7 kilos de Co2 tandis que le poisson pané surgelé passe à 8. Manger du poisson est plus dangereux pour la planète que manger du poulet.

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Et ces chiffres ont été calculés sans prendre en compte le déstockage du carbone. En effet, pour pêcher du poisson, il faut beaucoup d’énergie, et ce d’autant plus qu’étant de plus en plus rare – tout comme pour le pétrole – il faut aller plus loin, parfois plus profond et plus longtemps pour assurer la rentabilité économique de l’opération. Cela conduit donc à concevoir des navires de plus en plus techniquement avancés, qui consomment énormément de gazole, et ont besoin de vastes système de congélation du poisson pour le garder au frais pendant les semaines que peut durer une campagne de pêche. Et cette chaîne de surgélation extrêmement énergivore continue à terre jusqu’aux commerces où vous achèterez le poisson.

Enfin, la manière font fonctionne cette industrie à un effet direct sur la migration des populations fragilisées par la guerre et / ou le changement climatique. Ainsi l’Europe, qui subventionne largement ses pêcheurs, leur permet d’avoir des prix de revient inférieur au prix de vente, ce qui les met en concurrence directe avec des populations locales dans le reste du monde, pour lesquelles la pêche est une activité traditionnelle et un moyen de subsistance fondamental. Si les récoltes agricoles diminuent, il restait le poisson pour compenser. Si les pêcheries européennes – mais aussi chinoises ou japonaises – ont tout raflé, elles meurent de faim. L’industrialisation et le subventionnement de la pêche pour permettre aux européens de manger du poisson pousse les populations les plus affectées par le changement climatique à émigrer.

De toute manière, la consommation de poisson ne rentre pas dans votre budget carbone. Pas s’il est pêché en mer ou issu d’un élevage. Et même pêché à la main dans un cours d’eau, vous avez alors contribué à l’effondrement d’une population déjà menacée. Dans le meilleur des cas, les 34 kilos consommés chaque année en moyenne par les français représenteraient 200 kilos de co2, 10% du budget carbone individuel maximal acceptable pour la neutralité carbone. Il va falloir baisser sa consommation.

Quel pouvoir d’action dans les collectivités locales

Tout comme au sujet de l’élevage de bétail, il est clair que ni la Commission Européenne, ni le gouvernement français ne prendront l’espadon par le rostre pour réguler l’industrie halieutique. C’est donc aux collectivités locales qu’il revient d’agir.

Dans les restaurations collectives gérées par les collectivités, il y a de nécessaires mesures à mettre en oeuvre. A minima, vous devez privilégier les espèces dont la population n’est pas en danger pour alléger la pression sur les autres. Pas de cabillaud donc, ni de hareng. Et il faudra éviter le saumon à cause de l’impact de son élevage. Si vous avez un prestataire, il faut clairement indiquer les poissons que vous ne souhaitez pas voir apparaître au menu, considérant qu’aucune clause portant sur un label ne pourra vous garantir qu’il est durable.

En terme d’aménagement, nous l’avons vu, il faut renaturer les cours et plan d’eau. Eviter de trop canaliser, accompagner l’enlèvement des ouvrages et ralentir le débit est un bon début. Il faudra également surveiller la qualité de l’eau, notamment en surveillant les dépôts sauvages et les rejets industriels. De plus, dans les zones agricoles, il faudra veiller à clôturer les parcelles contenant du bétail jouxtant un cours d’eau. d’une part cela évite que le bétail ne piétine les berges, facilitant leur érosion, et d’autre part cela évite aussi de retrouver des excréments dans l’eau.

Sur les cours d’eau, vous pouvez également édicter un arrêté interdisant la pêche à certains endroits où totalement. Il pourrait être pertinent de travailler avec la fédération départementale de pêche, qui est bien plus pragmatique que la fédération des chasseurs quand il s’agit de travailler en collaboration et de chercher une solution qui protège vraiment l’environnement. Dans cet article du bureau d’études défi-écologique, vous trouverez ainsi des pistes pour élaborer un cahier des charges à intégrer dans un arrêté municipal de régulation de la pêche, notamment en eau douce. D’ailleurs pêcher du poisson ne signifie pas le manger. Vous pourriez aussi encourager la pêche pour le sport, sans consommation.

Dans le cadre de votre programme de transition alimentaire, vous pourriez éventuellement vous tourner vers une production en aquaponie. Ce procédé n’est pas très productif, mais sur des terres polluées ou dans des friches difficiles à réaménager, ce pourrait être une bonne solution d’intensification de la production alimentaire. De plus, en remplaçant la farine de poisson par des insectes – notamment nourris avec des déchets ménagers – les poissons bénéficient de tous les apports protéinés dont ils ont besoin tout en restant dans le cadre d’une économie circulaire efficace et bas carbone. Mais vous n’assurerez pas de production massive par ce moyen là.

Une autre solution intéressante est la recréation de mares pouvant servir à la phytoépuration des eaux usées. Cette technique, qui a fonctionné par exemple à Munich jusque dans les années 90, offrait une solution écologique pour filtrer les eaux usées, y compris celles contenant des excréments. Des plantes décomposaient la matière, se nourrissaient de l’azote et du phosphore et rejettaient dans l’eau de l’oxygène permettant à des poissons d’y vivre et de se nourrir des algues. De nombreuses études ont souligné la qualité de l’eau ainsi traitée, mais aussi la qualité des poissons, qui ne sont pas intoxiqués par les excréments humains, mais au contraires prospèrent dans ce milieu. De plus, en curant régulièrement le fonds des mares, vous récupérez un précieux fertilisant naturel riche encore en azote et en phosphore, sans toxine d’origine humaine. Et vous avez du poisson bas carbone évidemment !

L’objet de cet article n’est pas de vous pousser à interdire la vente de poisson dans les commerces et restaurants de votre commune, mais vous êtes désormais capable désormais d’indiquer des éléments factuels à ces professionnels pour orienter leur choix quant à ce qu’ils veulent proposer. Libre à eux de participer ou non à un zoocide en permettant à leurs clients de manger du poisson en voie de disparition.

D’où découle le pouvoir d’influence de la collectivité à ses travers ses médias. Il vous sera possible d’informer, de rappeler la nécessité de se montrer raisonnable, de privilégier les espèces encore abondantes tout en diminuant la quantité. En plus, pour le poisson, il n’y a pas la fausse excuse des apports en protéine. Il n’est absolument pas nécessaire de manger du poisson pour rester en bonne santé.

Conclusion

Faites ce que vous voulez tant que vous décidez de ne plus manger de poisson. Quelle que soit le bout de la lorgnette par lequel ce problème est abordé, la consommation de poisson est mauvaise pour l’environnement. Il existe de nombreux facteurs expliquant le déclin des poissons, et le changement climatique ne va rien arranger, mais si nous voulons pouvoir continuer à manger du poisson dans des conditions sanitaire et environnementale acceptable, il faut réduire drastiquement les quantités. Par chance, c’est un marqueur sociologique fort. Les nouvelles générations ne mangent pas autant de poisson que les plus anciennes, la régulation sera peut être naturelle d’ici quelques années.

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Nicolas Falempin

Cadre de la fonction publique territoriale spécialisé en protection de l'environnement.  Mélange droit public, transition écologique et tasses de café pour créer un blog concret sur la transition des territoires.

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