Préserver les espaces naturels

La tradition nationale du jardin à la française a la vie dure. Non content de peser sur les budgets municipaux et d’habituer à une domination de l’homme sur la nature, elle nuit à la présence d’une réelle biodiversité en ville. Les parcs, massifs fleuris et rangées d’arbres ne devraient pas avoir uniquement une vocation décoratrice. Ce sont des éléments clés de l’habitabilité de la ville. C’est pourquoi il devient vital de supprimer les espaces verts pour mieux préserver les espaces naturels.

Hygiénisme et Modernisme au service des espaces verts

Les progrès dans la conception de l’organisation urbaine vont de pair avec ceux de la maitrise de la nature. Ainsi, le château de Versailles est aussi connu pour la qualité de son bâti que celle de ses jardins, conçus par Le Nôtre. L’émergence de ces paysagistes trouvera sa confirmation dans la place prépondérante que prendra Alphonse Alphand dans la conception des espaces verts de Paris, lors des grands travaux du préfet Haussmann.

L’hygiénisme de l’époque voit dans les espaces verts un remède aux maladies qui sévissent dans les villes. De grandes rues avec des arbres, des parcs à intervalles réguliers pourraient ainsi lutter contre le choléra ou la tuberculose. Bien que ce ne soit pas le bon remède, les préconisations de Haussmann serviront néanmoins plus tard pour lutter contre les ilots de chaleurs…

Plus tard, Le Corbusier acheva l’assujettissement de la nature aux desseins de l’urbaniste. Pour le célèbre architecte, la beauté venait de l’ordre et de la géométrie. De ce fait, la nature ne pouvait avoir sa place dans les villes reconstruites que bien délimitées par des enceintes. Pas d’improvisation ou de liberté, les fleurs sont dans des bacs, les arbres dans leurs blocs bétonnés, et les pelouses sont tondues à ras. De même, les cimetières sont artificialisés et le pavement des trottoirs donne lieu à d’âpres guerres contre l’invasion des herbes folles.

Laisser vides les bacs à fleurs ou pousser librement la chienlit dans les caniveaux est le meilleur moyen, pour un maire, de recevoir des courriers assassins de ses contribuables. Prompts à se plaindre du niveau des impôts, ils se demanderont à quoi sert la pléthorique administration municipale si elle ne peut pas maintenir ce simulacre de domination de l’homme sur la nature.

Un jardin très connu mais pas très naturel…

Le poids de la ville sur la nature

Pourtant, il n’est nul besoin de renouveler ces marques de domination tant elles sont déjà évidentes. L’omniprésence du béton délimite déjà suffisamment l’empire de l’artificialisation. Lotissements périurbains, zones d’activité, parkings, squares, les espaces naturels n’y sont pas les bienvenus.

Ainsi, dans une étude récente à la méthodologie innovante et plus précise, le Cerema calculait que 30 000 hectares étaient artificialisés chaque année en France. C’est à dire un département tous les 20 ans, l’ancien chiffre reposant sur des hypothèses trop pessimistes. En 30 ans, le nombre de logements a augmenté de 40 % quand la population n’augmentait que de 15 %. Comme nous en parlions précédemment, cette décorrélation résulte de la concurrence entre communes. Moins les territoires sont dynamiques, plus ils artificialisent dans l’espoir de faire revenir habitants et commerces. L’artificialisation est le culte du cargo de la société de consommation.

Dans le même temps, il nous faut plus d’espace. La surface moyenne des logements a augmenté de 10m2 par personne, tandis que les pavillons consomment de plus en plus d’espaces. Or, même si la surface moyenne d’une parcelle est de 600m2, cela ne signifie pas que la nature y est préservée. Enclose de rues et de grillages, avec des lumières et la présence de l’homme, les jardins périphériques sont eux aussi artificialisés. Elle y trouve encore sa place, mais dans des conditions dégradées.

beaucoup de constructions inutiles dans le lot non ?

De fait, de nombreux projets menant à l’artificialisation des espaces naturels pourraient être évités.

Pourquoi préserver les espaces naturels en ville

Il pourrait apparaître inopportun d’opposer espaces verts et espaces naturels. Au fond, dans les deux cas, il s’agit de végétaliser la ville. Un arbre est un arbre, et un parterre de fleur vaut bien un bac.

Pourtant, repensons les choses autrement. Préférez-vous avoir un studio ou un deux-pièces, sans considération de revenus ? Le deux-pièces évidemment, voire le trois pièces si possible. Nous aspirons à de la place pour nous ébattre, pour pouvoir nous livrer à nos projets et envie, recevoir des amis ou amant-e-s. Cette distinction était d’autant plus cruciale pendant le confinement, alors que les personnes les plus mal logées étaient les plus exposées à l’anxiété, la démotivation, la dépression.

Il en est de même pour la nature. Dans des bacs en bétons, coincés entre des immeubles, des réseaux et des chaussées, les espaces naturels dépérissent. Un arbre a besoin d’étendre ses racines pour grandir et déployer tout son potentiel. Or, nous les installons dans des boites de 4m3 avec interdiction d’en dépasser. Et quand un arbre grandit trop et menace la chaussée ou les réseaux, il est abattu et remplacé. Les parterres de pelouse sont taillées à ras toutes les semaines, sans leur laisser la possibilité d’accueillir les insectes. Les fleurs poussent sous serre et sont plantées dans des bacs, tandis que les fleurs sauvages sont systématiquement traquées et arrachées.

Autant dire que dans ce cadre, la végétation ne sert à rien. Elle ne rafraichit pas les rues, elle n’accueille pas d’insectes, elle ne capte guère de carbone ni ne produit d’oxygène. C’est une charge auxquelles les communes s’astreignent, considérant que c’est ce qui est attendu d’elles. Et avec une moyenne de 46,5€ par habitant d’après l‘Unep, sans réel bénéfice, c’est même carrément un fardeau.

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Les bénéfices des espaces naturels pour la ville

Un arbre qu’on laisse librement étendre ses racine et sa canopée rend de nombreux services. Avec ses feuilles, il bloque les rayonnements solaires et crée de l’ombre. Il bloque même le co2 et les micro-particules tout en générant plus d’oxygène. Grâce à ses racines, il peut aller puiser en profondeur l’eau des sols – dont il facilite le drainage – et la transformer en vapeur grâce au phénomène d’évapotranspiration. Ce qui permet de créer une brumisation naturelle dans les rues.

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Dans la continuité de l’arbre, la végétalisation des bâtiments contribue encore à diminuer les températures. Un toit ou une façade végétalisée améliore l’isolation et donc retient l’air intérieur – chaud en hiver, frais en été – tout en bloquant l’air extérieur. Et là encore, cette micro-végétation assainit l’atmosphère tout en rafraichissant les environs.

Fait chaud hein ?

La lutte contre les ilots de chaleur sera l’un des grands enjeux des trois prochaines décennies. En effet, avec des pics de chaleur prévisibles en 2050 supérieurs aux records extrêmes enregistrés en France jusqu’alors, nous allons avoir très chaud. Et la différence de chaleur entre une rue de centre ville et un village de campagne tient plus à sa végétation qu’à sa localisation géographique.

In fine, nous pourrions souligner que ce mode de gestion est moins coûteux pour le service technique. La tonte est moins fréquente, il n’y a plus besoin de traquer les mauvaises herbes. par ailleurs, vous aurez moins recours à des serres municipales puisque les plantes vivaces seront privilégiées.

Les contraintes de ce souci des espaces naturels

Nous pouvons identifier au moins trois grandes catégories d’inconvénients à cette politique de préservation. Certains peuvent même entrer en conflit avec le principe même de résilience.En effet préserver les espaces naturels, c’est aussi sanctuariser l’espace urbain et périurbain.

Dans un premier temps, il vous faut donc mettre en place des moratoires sur la construction. Plus de lotissements, plus de zone d’activité, etc. Il s’agit donc d’une modification des documents d’urbanisme dont nous parlerons au paragraphe suivant. En tout état de cause, cela vous contraint à imaginer le territoire à moyen et long terme et donc à identifier les terrains à geler et ceux devant encore être artificialisés.

Dans un second temps, cette politique aura un impact financier ambivalent. En effet, le moratoire sur les constructions pourrait avoir comme conséquence une flambée de la valeur immobilière, pour peu que votre commune sache attirer promoteur et habitants. Cela a deux conséquences concrètes. D’une part l’assiette de la taxe foncière va augmenter, et donc vos recettes fiscales. D’autre part, si vous souhaitez acquérir un terrain pour en faire un espace naturel ou un bâtiment quelconque, cela vous coûtera plus cher qu’auparavant.

Enfin, préserver les espaces naturels revient à se priver d’espaces agricoles. Or, dans une optique de résilience alimentaire, l’intensification de la culture dans les parcelles disponibles est une nécessité. Il s’agira alors de trouver un équilibre, de fixer une règle, entre espaces alimentaires et naturels. Vous pourriez peut être même imaginer une rotation des espaces, des espaces naturels arborés donnant lieu ponctuellement à de l’agroforesterie ou du sylvopastoralisme selon les besoins.

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Quelques outils pour préserver les espaces naturels

Il vous faudra tout d’abord identifier les espaces naturels. Il ne s’agit pas tant de définir leur emplacement précis, que les espèces qui s’y trouvent. Pour cela, nous vous invitons à considérer l’outil de l’Atlas de la Biodiversité Communale, que nous abordons de manière exhaustive dans cet article. Non seulement vous connaitrez mieux la biodiversité locale, mais en plus, pour peu que vous adoptiez une démarche participative, vous aurez sans doute enclenché une dynamique communale de préservation des espaces naturels. Rappelez vous : on craint ce qu’on ne connaît pas, on protège ce qu’on connaît.

Les trames naturelles

Cet outil de planification urbaine est promu par le ministère de l’environnement depuis une quinzaine d’année. Aux trames verte et bleue du début, se sont par la suite ajoutées les trames marron et noire.

La trame verte désigne les espaces végétalisées : zones herbeuses, arbres, friches, etc. Ce sont les zones de présence des insectes et petits mammifères, voire de nidification des oiseaux pour les arbres.

La trame bleue désigne les cours et plan d’eau. Outre la présence d’une vie aquatique, ils permettent un rafraichissement des villes…

La trame marron désigne les sols non couverts, c’est à dire non bétonnés ou pavés. Ils sont certes artificialisés de par leur présence en ville. Moins ils sont couverts, plus ils peuvent respirer, voire drainer les eaux de surface et donc éviter coulées de boue et inondations.

La trame noire désigne les cheminements nocturnes sans pollution lumineuse. L’éclairage nocturne dérègle les cycles de vie des animaux et plantes. Certaines bourgeonnent plus tôt dans l’année, tandis que la reproduction des animaux est négativement influencée par cette luminosité permanente.

Ces quatre trames forment un tout. Il faut les faires toutes sinon elles ne seront jamais pleinement fonctionnelles, ce qui diminuera donc leurs externalités positives.

insectes et mammifères ont aussi besoin d’une chaussée pour circuler

Les documents d’urbanisme

Grâce à l’ABC, vous aurez identifié les zones sensibles, contenant des espèces protégées ou remarquables. Vous pourrez ainsi transcrire ces découvertes dans votre plan local d’urbanisme pour les protéger en tant que zones naturelles.

Ainsi que nous l’évoquions dans l’article sur la mise en place de haies vives, la mairie dispose à cet égard d’un outil imparable : l’emplacement réservé. Par ce moyen, une commune peut rendre non constructible un terrain, sauf pour un usage bien précis et défini à l’avance. Par contre cet outil se traduit par une obligation de rachat quand le propriétaire du terrain concerné décide de le céder à la mairie. Cet instrument est utile pour cibler un parc en pleine ville, installer une haie, etc.

Un autre outil intéressant est celui du coefficient de biotope. Il impose une règle de calcul des surfaces devant être végétalisées pour les constructions neuves. Cela peut d’ailleurs aussi concerner façades et toits. Mais pour éviter justement une trop grande imperméabilisation des sols, il doit associer idéalement un coefficient de pleine terre.

Cela peut enfin être l’occasion d’apporter des précisions sur les espèces autorisées. En effet, une haie de thuyas n’est par exemple pas très efficace pour restaurer les trames vertes et favoriser la nidification. De même, certains arbres sont très allergènes ou peuvent produire des particules polluantes, ce qui peut aggraver le phénomène des ilots de chaleur. La commune a donc un rôle indispensable de prescripteur des espèces les plus résistantes et efficaces.

Subventions et aide aux particuliers

La municipalité peut aller plus loin et se mettre au service du citoyen pour mieux préserver les espaces naturels. Par exemple, dans les territoires montagneux, où la culture fruitière est traditionnelle, car mieux adaptée, des communes et intercommunalité subventionnent la plantation durable d’arbres fruitiers ou de haies vivantes. Dans le Bas-Rhin, entre les aides départementale et intercommunale, les frais peuvent être subventionnés quasi intégralement.

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Cela peut aller plus loin avec un retour de l’espace public vers l’espace naturel. Des communes mettent en place une sorte de permis de végétaliser. Il peut s’agit de pieds d’arbres, de bacs disposés sur le trottoir, mais aussi carrément de chaussée découverte pour planter directement en pleine terre. C’est la continuité, à micro-échelle, de la mise à disposition de jardins familiaux. Mais il y a une dimension pédagogique supplémentaire qui s’inscrit bien dans la continuité des ABC.

Enfin, le service technique peut aussi soutenir la démarche en prêtant du matériel. Comme nous l’indiquions dans cet article, la végétalisation urbaine est une démarche globale. Il faut favoriser l’installation, apprendre à gérer soi-même ses déchets et avoir accès à du matériel facilement. Une broyeuse municipale pourrait aider à obtenir du broyat, des cuves d’arrosage pourraient être alimentées, etc.

Ces micro-solutions permettent de remettre de la verdure au milieu du béton, sans changement réelle à une échelle si petite, mais en montrant qu’il est déjà possible de repenser a minima l’organisation de l’espace.

Transformer le service espaces verts en espaces naturels

In fine, le changement le plus profond doit venir des services municipaux eux mêmes. Les services techniques doivent penser préservation de la nature et non gestion des espaces verts. Cela va évidemment de pair avec des élus sur la même longueur d’onde.

Il s’agit alors de changer en profondeur les manières de faire. Les agents doivent apprendre à tondre de manière raisonnée, en préservant des zones herbeuses pour la biodiversité. Mais il s’agit aussi de favoriser les plantes vivaces, de sélectionner des arbres adaptés aux rues, peu allergènes, résistant, avec une bonne évapotranspiration.

Surtout, les agents techniques doivent devenir les ambassadeurs de cette transformation. Formés à la transmission de leurs connaissance, aux bons gestes, ils aident les habitants à préserver les espaces naturels à leur échelle. C’est là un véritable défi pour des services dont les agents sont peu diplômés, et pour lesquels une mobilisation de la DRH municipale et du CNFPT s’avérera décisive.

D’autant plus que le service des espaces naturels deviendra aussi, tout à fait logiquement, le service en charge de la résilience alimentaire. C’est lui qui favorisera l’agriculture urbaine et l’approvisionnement local de la restauration collective, pour peu que des terrains soient disponibles.

Conclusion

Préserver les espaces naturels n’est pas quelque chose de facile, ni d’évident. Pour de nombreux citoyens et agents, il s’agit d’un changement complet de modèle. Pour autant, cela va vite s’avérer indispensable pour favoriser la résilience locale et s’adapter au changement climatique. Et dans votre commune, qu’a fait le maire en ce sens ?

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Nicolas Falempin

Cadre de la fonction publique territoriale spécialisé en protection de l'environnement.  Mélange droit public, transition écologique et tasses de café pour créer un blog concret sur la transition des territoires.

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