La volonté de changer – bell hooks

Dans la volonté de changer, bell hooks se demande comment donner envie aux hommes de changer pour devenir féministe. Pour cela, elle commence par montrer que les femmes féministes peuvent décourager le changement chez les hommes. En cela, elle s’oppose à la tendance féministe misandre, qui ne cherche pas à créer une haine des hommes, mais plutôt à détourner l’attention des femmes des hommes. Au contraire, pour bell hooks, la volonté de changer est indissociable de l’attention que porteront les femmes à ce processus.

Pour l’autrice, les femmes cherchent à être aimées par les hommes, à commencer par leur père. Mais le patriarcat tend à réprimer l’expression des émotions chez les Hommes, de sorte que les pères se montrent rarement aimant envers leurs filles. La seule émotion qu’elle se souvient l’avoir vu exprimer, et qui semble acceptée pour un Homme patriarcal est la colère. D’ailleurs les autres Hommes ont eux aussi peur d’exprimer de l’amour, sous peine de réprobation de la part des autres Hommes. L’amour des Femmes envers les Hommes et qu’eux-mêmes pourraient exprimer serait donc le moyen de briser le cycle de la violence. Il ne s’agit pas de se sacrifier, ni de faire le travail à la place des Hommes, mais bien de les guider, de les soutenir dans l’apprentissage de l’art d’aimer.

Le patriarcat est ainsi défini comme une organisation sociale soutenue par ensemble de valeurs affirmant la domination de l’Homme sur la Femme dans tous les sphères de la société, et se caractérisant par le refoulement des émotions et des problèmes personnels, la stricte obéissance aux principes du patriarcat, l’absence de volonté individuelle, l’esprit de compétition. Elle a ainsi observé la transition chez son frère qui, d’un être capable d’amour est devenu un Homme aux émotions refoulées sous l’influence de leur père, quand il a entrepris d’en faire un Homme.

Cela a pour conséquence immédiate que les Hommes ne sont pas les ennemis des Femmes, mais eux aussi des victimes. Certes, ils ont le pouvoir et en profitent pour dominer, tout en subissant la contrainte des rôles de genre, voire en en souffrant. Les deux souffrances ne sont pas comparables, mais existent néanmoins. Pour autant, elle n’a pas pour intention de remettre en cause la masculinité. Pour elle, l’identité de genre masculine est dissociable du patriarcat.

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La fabrique des hommes violents

L’un des problèmes qu’elle soulève dès le début est le déni quant à l’influence réelle du patriarcat. De nombreux auteurs analysent avec précision le conditionnement subi par les garçons, sans jamais le nommer pour ce qu’il est. De même, le terme patriarcat semblait ne plus être utilisé à l’époque de l’écriture de cet essai (2004), voire être devenu désuet ou un peu ridicule. Même les féministes semblaient ne plus l’employer d’après bell hooks.

Cela se traduit directement dans l’éducation des garçons, puisqu’elle observe que même ses amies féministes ne savent pas éduquer leur garçon de manière à ce qu’il échappe au conditionnement patriarcal. Tous les médias, toutes les normes les orientent dans cette direction, et même des femmes se font les complices de cette transformation. Et c’est normal puisqu’il n’existe aucune méthode pour éduquer un garçon autrement que selon des valeurs patriarcales. C’est un impensé de la pédagogie. Ils sont ainsi encouragés à refouler leurs émotions, à ne plus s’exprimer que par la colère, qui sera utile dans la perspective militaire (n’oublions pas que l’autrice vit aux USA).

Il est assez frappant de constater que ce pays, qui connaît le plus fort taux de tuerie de masse commises par des jeunes hommes, est celui que décrit bell hooks. Et généralement, dans les causes de ces tueries, nous retrouvons une aliénation émotionnelle qui n’a trouvé d’échappatoire que dans la rage meurtrière, voire dans le meilleur des cas dans la violence physique, la délinquance.

Ainsi, il est devenu commun de penser que c’était la nature des hommes d’être violents, que posséder un pénis donnait des pulsions violentes. Cet oubli du rôle de la construction sociale dans le comportement a pour conséquence qu’en s’habillant comme des Hommes, les Femmes acquièrent également ce droit à la violence, à la domination sur d’autres Femmes.

Mais loin d’être une conséquence de leur socialisation, elle constate que la violence est la socialisation. C’est par la peur, la mutilation affective, la honte, la contrainte que les garçons deviennent des Hommes et reproduisent donc ce qu’on leur a appris. Ce serait ainsi la rupture de la tendresse maternelle à l’adolescence qui serait responsable d’un sentiment de perte, lequel conduirait les Hommes à toujours craindre de perdre l’amour et donc affecterait leurs relations sentimentales. Leur jalousie, leur violence intime résulterait de cette peur. La violence masculine serait avant tout exercée contre les Hommes pour en faire des Hommes patriarcaux.

Le sexe patriarcal

Le rapport au sexe, son éducation est un autre point noir de la socialisation. La croyance que les Hommes ont besoin de sexe alors que les Femmes se contentent de l’accepter légitime la violence des Hommes. Un Homme méprisé dans son travail aurait ainsi le droit d’être servi comme un roi par une Femme soumise au devoir sexuel. La pornographie nous enseigne ces rapports de domination où l’Homme occupe un rôle de domination. Et ce n’est pas les scénarios où la femme prend l’initiative qui vont venir inverser le male gaze, puisque le cadrage reste centré sur la stimulation sensorielle du spectateur masculin.

La libération sexuelle est alors une promesse illusoire, puisqu’elle ne se traduit pas par un accès illimité au sexe. Ce phénomène, combiné à la souffrance de la socialisation masculine par la violence conduit à faire du sexe un exutoire à cette rage patriarcale. Mais le sexe ne peut pas combler les besoins frustrés de l’Homme qui ne peut aimer, et que ce soit par la brutalité, l’accumulation des rapports ou la bizarrerie des pratiques, le sexe pour le sexe reste une quête vaine tant qu’il ne sert pas à exprimer ses émotions, à s’aimer autant qu’aimer l’autre. Cet étourdissement des sens peut aussi se traduire par l’addiction au travail ou à l’alcool, la drogue, etc.

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C’est aussi pour échapper à un sexe patriarcal devenu omniprésent que certains choisissent d’y renoncer. Pourtant bell hooks ne dit pas qu’il faut renoncer au sexe. Au contraire, elle insiste sur sa nécessité dans un couple, sur la connexion émotionnelle et profonde qu’il peut apporter, tant qu’il s’inscrit dans un rapport de partenariat et non de domination.

C’est aussi à cause de ce refoulement des émotions que les Hommes s’étourdissent dans le travail, les activités sportives ou toute autre chose les empêchant de se retrouver seuls avec eux mêmes. La solitude est mal perçue, le patriarcat exige des Hommes qu’ils restent entre eux même s’ils n’ont jamais de discussion sérieuse, ne partagent pas leurs émotions et en profitent pour entretenir leur frustration, notamment envers les Femmes. Le travail domestique, qui se traduit notamment par un soin de l’autre et la compréhension de ses besoins, de ses émotions, n’est ainsi naturellement pas compatible avec le patriarcat. D’autant que la surcharge de travail renforce l’image de l’homme qui subvient aux besoins de sa famille quand ces tâches domestiques peinent à être valorisées financièrement.

Aider les Hommes à changer

Pourtant, les Hommes peuvent être amenés à exprimer des émotions. C’est le cas notamment dans les groupes d’entraide comme les alcooliques anonymes, où chacun est invité à raconter son histoire, à partager ses tensions, ses tentations, ses ressentis. Le collectif sans jugement interpersonnel, mais avec une dynamique collective de soutien est ainsi un levier puissant de changement positif.

Les médias décrivent le féminisme comme un mouvement contre les Hommes. Pourtant les féministes ne tuent pas d’Hommes, ne les discriminent pas, ne commettent pas d’abus sexuel. Mais les penseuses féministes misandres, quoique minoritaires, sont plus mises en avant que celles considérant que l’Homme est lui aussi victime du Patriarcat.

Ce rejet de l’Homme nuit au mouvement féministe. Les Femmes déconsidèrent tous les Hommes, mais encore plus les Hommes qui font l’effort d’abandonner la masculinité patriarcale, qui se retrouvent piégés au milieu du gué entre une masculinité dont ils voient les effets pervers et un féminisme qui ne parvient pas à accepter des Hommes connectés avec leurs émotions, justement parce que se sont des Hommes. Or, faute de disposer d’un pouvoir suffisant, et ce d’autant plus que de nombreuses femmes restent soumises au Patriarcat, les Féministes échouent à l’abolir, puisqu’elles se privent de tous les alliés possibles ;

De plus, les féministes issues des classes supérieures visaient avant toute chose l’égalité des droits et un meilleur accès au pouvoir politique et économique, ce qui est aujourd’hui quasiment le cas. La lutte contre la société patriarcale ne les intéresserait pas, et donc la poursuite de la lutte également. De sorte que seules les féministes les plus vindicatives resteraient audibles. Celles qui non seulement ne veulent pas consacrer de temps aux Hommes – et on les comprend – mais ne veulent carrément plus avoir de rapport avec eux.

Pour bell hooks, il faut ainsi encourager la volonté de changer des Hommes par une invitation claire des féministes à leur égard. Or, les Hommes manquent de ressources techniques, de guides pour opérer cette transition, de description de la socialisation patriarcale chez l’enfant permettant de comprendre ce qu’ils ont subi et comment ils pourraient éduquer leurs propres enfants. Cela passera notamment par la définition d’une masculinité du patriarcat en remplacement de la masculinité de la domination.

Cette masculinité féministe doit également valoriser la force, car faire passer les Hommes féministes pour des mauviettes ne les aidera pas à franchir le pas. Cette force ne sera pas employée à dominer, mais bien à prendre soin de soi et des autres, à être intègre et autonome, la conscience affective, l’empathie, la capacité à nouer des liens.

Guérir les Hommes

Le patriarcat est une blessure dans le coeur des Hommes. Bell Hooks estime qu’elle leur a d’abord été infligée par leur mère, souvent trop autoritaire car rejetant le sexisme sur le seul Homme qu’elles peuvent dominer, leur propre fils, puis par la socialisation patriarcal violente, permise par leur mère qui les laisse devenir un oppresseur. Cela créerait chez les Hommes un sentiment d’impuissance qu’ils doivent dissimuler derrière un voile de rage.

Les activités valorisées comme viriles seraient alors l’expression de cette possibilité d’obtenir une compensation à leur souffrance. Ce sont des activités mettant en œuvre la domination ou un aspect déshumanisé de leur être, et qui souligne donc la différence de statut. En travaillant sur leurs émotions, en acceptant la souffrance, en apprenant à l’exprimer, tout autant que d’autres formes d’émotion autre que la colère, les Hommes pourraient guérir. C’est pour cette raison que le développement personnel s’est engouffré dans la brèche du soin de l’âme, dont la bonne santé dépend de la compassion et de la paix intérieure.

L’intégrité est la clé, puisqu’un Homme dont les émotions n’ont pas été refoulées n’aura pas besoin de simuler, d’avoir plusieurs visages. L’Homme patriarcal peut être un Dr Jekill et Mister Hyde selon les contextes et les personnes, tandis que l’Homme féministe n’a pas besoin de se dissocier ainsi. Il est conscient de ses émotions, les assume, les exprime et est donc entier dans son être. L’Homme intègre n’est pas brisé intérieurement , et n’a donc pas besoin de dissimuler, ni de feindre la puissance. L’homme intègre accepte donc de ne pas avoir le contrôle, s’adapte à la situation, reconnaît son ignorance ou sa faiblesse, peut se mettre au service des autres sans en ressentir de honte.

Pour changer, les Hommes ont besoin du soutien des Femmes, dont la socialisation a justement valorisé ce dont ils ont besoin pour retrouver cette intégrité. Cela ne signifie pas que ce sont à elles, les principales victimes du Patriarcat de faire le travail d’éducation, mais qu’elles doivent aimer les Hommes qui veulent changer, qu’elles doivent les accueillir et leur montrer qu’une autre masculinité est possible.

Apport de ce livre

La volonté de changer n’est pas seulement un livre sur la masculinité pour bell hooks. Il porte aussi sur la nécessaire coopération des Femmes dans le processus. Sans elles, sans leur bienveillance quand au long et difficile processus de désintoxication, rien ne sera possible. En ce sens, elle s’oppose assez clairement à la tendance misandre. Or, tout comme pour la transition écologique vis -à -vis des personnes avec un mode de vie très carboné, leur exclusion ne résout rien. C’est par l’accompagnement et le soutien moral que nous obtiendrons des résultats.

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Bell Hooks souligne également assez clairement les conséquences de la masculinité patriarcale sur le comportement des Hommes. A cause de la répression des émotions au coeur de cette masculinité, elle se traduirait notamment par une tendance à la compétition, à la recherche de la domination et l’usage de la violence (physique, psychologique, verbale) comme moyen privilégié d’expression.

Or c’est cette tendance que l’on retrouve aussi dans le livre « le coût de la virilité » de Lucile Peytavin, établissant une corrélation avec un coût excessif de la masculinité, et une criminalité supérieure. Ce sont les Hommes qui commettent majoritairement ces incivilités et indélicatesses, ces crimes et délits qui compliquent la vie en ville, et ont bien souvent un impact environnemental tout autant que sécuritaire.

En ce sens, bell Hooks nous rappelle avec la volonté de changer qu’une société patriarcale n’est pas compatible avec la transition écologique, pour laquelle il faudra apprendre à coopérer, à partager les ressources et le pouvoir, à accepter les différences et privations, à vivre ensemble. Pour y parvenir, l’empathie, le partage spontané des émotions, l’attention portée à l’autre sont des caractéristiques essentielles qui contribueront à la réussite du processus.

Retrouver la volonté de changer de bell hooks sur le site de l’éditeur français

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Nicolas Falempin

Cadre de la fonction publique territoriale spécialisé en protection de l'environnement.  Mélange droit public, transition écologique et tasses de café pour créer un blog concret sur la transition des territoires.

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